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« Moi aussi je peux m’en prendre à toi, si tu veux »
Jérôme Mauche

Interview d’un non-résident
   

Tu es artiste et tu es intervenu durant l’été 2004 dans une localité pleine de charmes dans le Lot, en France, peux-tu nous expliquer en quoi a consisté ton travail ?
Bien sûr, heureusement d’ailleurs jamais je ne me suis rendu sur place, ni ne suis promené dans ce charmant petit village, cela aurait été très tentant. Déjà je n’avais pas très envie de me rendre en résidence où que ce soit ; l’endroit paraît-il est très mal desservi, loin de tout, mais lorsque Noëlle Chabert me l’a proposé – elle est vraiment charmante, tu le sais –, je n’ai pas su refuser, c’est donc immédiatement sur cette incapacité à refuser quoi que ce soit que j’ai voulu travailler.

En réalité, tu t’en doutes, je n’avais aucune exposition de prévu avant des années peut-être, ma carrière n’est pas spécialement bien partie, autant la relancer avant qu’elle ne démarre même, d’autant que je commence à devenir un petit peu vieux et suis franchement hors-circuit institutionnellement, c’était donc inespéré. Que Noëlle Chabert, dont on connaît la réputation dans le milieu, ait eu envie de voir mes travaux surtout en perspective en groupe m’a flatté ; preuve que réellement mon travail questionne la vanité (la mienne en tout cas). Comme tu le sais, je ne produis pas de pièce, je n’avais donc rien à lui montrer évidemment, mais elle n’a pas insisté avec délicatesse et cette belle confiance irrésistible a été une véritable source d’inspiration. J’ai tout de suite perçu que c’était une excellente mauvaise idée, mais je n’ai pas osé le lui dire. Je pense aussi que tout refus de ma part aurait été d’ailleurs inutile. Néanmoins comme cela arrive plus souvent qu’on ne croit, j’ai souhaité surtout me venger de toutes les avanies que ce milieu nous fait continuellement subir, tu noteras tous les guillemets que je place ici ou là ; mon choix par lâcheté et stratégie à la fois s’est porté plus volontiers sans craindre le psychologisme sur une personne, un décideur qui m’aide et me soutient, plutôt que sur quelqu’un qui d’emblée vous est hostile ; d’autant que tu t’en doutes dans ce genre de cas alors on est et demeure sans réelle prise sur cette personne qui précisément en général te fuie comme la peste. Aussi faut-il plus volontiers, c’est plus facile et rigolo, s’attaquer à qui vous apprécie, du moins en donne des signes tangibles. De plus, elle invitait par ailleurs dans cette résidence campagnarde d’excellents artistes, sans oublier non plus l’aspect financier, qui n’était pas négligeable.

Donc tu as choisi de ne pas te rendre et d’aller vivre comme convenu quelque temps là-bas ?
Non, pourtant c’était une des obligations, dans un premier temps à distance je me suis penché sur tout ce que je pouvais apprendre sur cet endroit à partir d’internet, en consultant aussi le Guide Vert et jusqu’à une encyclopédie du dix-neuvième siècle, c’est te dire.

Ah oui tu as très sérieusement fait les choses.
En effet je ne veux pas du tout intervenir et débarquer en plaquant ou insérant mon travail sans une connaissance précise des lieux et du background historique, local, géographique et économique et social. En général suite à ce rapide tour d’horizon, je ne trouve jamais rien, du moins de mon point de vue, ce qui très relatif. Il paraît que la localité, les environs sont idylliques sans oublier l’accueil des habitants qui est exceptionnel.

Et même la cuisine ?
Oui cela a été le plus dur. J’ai failli craquer en effet, car les spécialités culinaires sont très réputées dans cette région du monde. On y mange fameusement. Logé, nourri, distrait pendant quelques semaines, c’est toujours tentant. On me l’a fait comprendre et on a joué dessus. Ça a été un moment très dur. On a entrepris sitôt acceptation de mon côté, signature du contrat et accord des autorités de tutelle en place à négocier pendant des semaines sur toute sorte de points de détails matériels, voire sordides, sachant pertinemment que c’était uniquement pour la forme, la beauté du geste, le plaisir, enfin, de mon point de vue, du moins. Mon attitude, je pense, a toujours été claire, par contre mes divers interlocuteurs ont fait en sorte de ne rien comprendre, chacun logiquement selon ses compétences de fait se répartissait les rôles. J’ai donc amplement tiré sur la ficelle, leur promettant d’arriver au plus vite, en déplaçant trente-six fois au moins mes dates, les faisant par exemple venir et me chercher pour rien par la route, en leur faisant faire à chaque fois en tout des centaines de kilomètres j’ai calculé en vain, à la gare, tandis que de mon côté à la dernière minute je leur laissais un message alarmiste et suffisamment énigmatique. Ma grande arme en vérité a été sans cesse de m’excuser avec une sorte d’excès, j’en faisais un peu trop, leur racontant des tas de mensonges, des histoires, c’est le côté dans le fond assez inavouable, très figuratif, de mon travail, qui s’inscrit bien évidemment dans une véritable tradition artistique du bâclage et de l’arnaque, laquelle lui donne ses lettres de noblesse, bien sûr. Je crois que je suis parvenu à les énerver tous assez rapidement, d’autres plus tardivement, et à compliquer nettement pour eux, c’était l’objectif, le processus de résidence, d’exposition avec une économie de moyens exemplaires, pour moi c’était important. Il me fallait en même temps conserver jusqu'à la fin in extremis de bonnes relations avec les uns et les autres, tout en jouant par exemple sur des rivalités existantes entre eux afin qu’ils acceptent surtout de ne pas m’expulser du jeu. J’ai eu beaucoup de chance car mes interlocuteurs ont été parfaits, retors à la fois, un peu naïfs, m’accordant sans cesse une dernière chance, d’une patience incroyable. En même temps ils auraient été embêtés, plus le temps passait, si je filais. Le plus dur bien sûr a été pour moi de refuser, mais absolument tout, d’être intraitable, mais sans faire d’histoire, en étant plutôt dans une gamme pathétique et pitoyable. Ainsi je me suis pas même rendu au vernissage, mais sans coup d’éclat, en racontant là encore que j’allais arriver, bien sûr, puisque c’était le vernissage. Je crois que j’ai été très bon, excellent, leur promettant jusqu'à la dernière minute quasi quelque chose pour le soir même, une intervention, une vague performance, un bout de papier peut-être, mais comme j’étais toujours dans une sorte de bassesse et de flagornerie attentive, d’excuse et de prétexte enchevêtrés, c’était quasiment eux qui s’excusaient à leur tour encore d’insister. D’un autre côté, c’était assez tentant de s’y rendre, tout le monde me serait tombé dessus et j’aurais bien aimé voir ça.

Je t’envie parce que moi quand j’interviewe quelqu’un en général je ne m’intéresse pas trop à son travail et pour plus de spontanéité je découvre le boulot de l’artiste en question quand je me retrouve face à lui, un peu comme le lecteur supposé, mais en vérité je n’y arrive, je ne peux m’empêcher d’avoir regardé ici ou là des choses sur lui, et ça nuit à l’échange, c’est vrai, c’est dur actuellement d’être le moins professionnel possible ; mais revenons à ton intervention. Je résume, donc rapidement sans vouloir en convenir, mais avec fermeté quand même, tu n’es absolument jamais venu, tu n’as rien produit, tu n’as fait que te plaindre et te faire plaindre et avec douceur surtout, sans trop en faire, tout en réclamant par contre progressivement de plus en plus d’argent, de moyen, d’infrastructure pour un projet visiblement de moins en moins viable, voire même inexistant sciemment. A ton avis, te connaissant, t’ont-ils cru ? Peux-tu nous préciser un peu plus ? Ne t’es-tu pas fait avoir ? En soi tu aurais pu aussi ne rien faire.
Oui tu mets absolument le doigt sur un problème intéressant, on ne m’en aurait pas tenu rigueur, j’aurais pu bricoler en un quart d’heure n’importe quoi à distance d’autant que le temps commençait à passer et que j’avais réussi à obtenir beaucoup plus de crédit que prévu. On a toujours cru que le problème était là, mais mon dessein est beaucoup plus élevé. On le sait, je suis vaguement un artiste indépendant et libre, enfin qui le croit l’être, et tire de cela sa légitimité, je ne vois pas pourquoi sous prétexte en effet d’accepter une résidence, de toucher de l’argent en plus j’aurai eu le toupet ou la soumission bête et stupide, puisque telle en est la règle.

 

C’est l’argument-massue qui revenait constamment, tout le monde il va s’en dire se moque totalement de la production effectuée ou montrée, je n’avais donc qu’à y aller, là-bas il se trouverait bien quelque chose qui aurait le moindre rapport avec mon travail artistique. Je n’en ai jamais douté d’ailleurs. Parce que le pire est que dès que l’on se penche sur quoi que ce soit, où que l’on aille, forcément on trouve toujours quelque chose à faire ou à créer ou d’intéressant, c’est cela le plus dommageable ou dégradant pour tout le monde au final.

Tu aurais pu créer à distance, cela s’est vu, surtout avec la documentation que tu avais assemblé.
Oui à un moment les organisateurs me l’ont proposé pour calmer le jeu surtout vis-à-vis des instances politiques locales, on anticipe exagérément d’ailleurs leurs réactions et on vit dans la crainte, que potentiellement elles prennent très mal les choses, interprètent au ras des pâquerettes comme un affront, des gaspillages et du n’importe-quoi, sans oublier le contexte et les tensions inhérentes centre-périphérie-international-Paris-Province, mais l’ennemi maintenant ce sont les structures gestionnaires et gestataires culturelles.

Mais alors ce retournement avec la règle, le jeu établi tu l’intègres dans ta création artistique comme tel ?
Pas du tout c’est plutôt un effet pervers dont je pense n’être responsable qu’en partie, ce n’est pas moi qui ai créé le monde de l’art contemporain, pour les raisons déjà invoquées il aurait été stupide de refuser cette résidence absolument inespérée, mais je n’allais pas non plus me couler dans le moule prévu, cela aurait été mal compris, surtout au vu de mon parcours antérieur.
Au contraire, je pense, qu’ils ont tous été très heureux et soulagés sur place que je ne vienne pas, tu remarqueras à quel point j’ai tendance à les identifier de manière floue, les associant, les imbriquant les uns dans les autres, comme représentant de l’ennemi par excellence. Je suis à titre personnel très fier de cette figure. Surtout ma stratégie perturbatrice a permis aux autres résidents de pouvoir mener alors leurs travaux avec une plus grande latitude d’action et aussi une enveloppe budgétaire plus conséquente en principe, j’imagine, encore que je l’ai appris ma part dévolue a été bloquée jusqu’à la veille du vernissage pour me permettre réellement de n’en faire qu’à ma tête. Le pire, je les connais, entre artistes, est que l’on aurait passé d’excellents moments tous ensemble, que chacun aurait pu faire son petit boulot et qu’en plus sur mon cv artistique cela aurait fait bien, voire même m’aurait permis d’enclencher d’autres choses : une exposition par là, une publication. Mais il ne faut pas exagérer ; je suis devenu et de bonne grâce le bouc émissaire et pour un groupe c’est toujours important, constitutif, de se regrouper contre, cela crée des synergies. Personne n’a jamais voulu en convenir du moins officiellement, mais en réalité je n’ai pu me permettre ce geste réellement très très artistique que parce que mon travail est très très intéressant et sous-tendu, l’art contemporain travaille sur les limites et l’éventuelle et permanente et nécessaire transgression, tu le sais, sinon c’est la routine, de plus j’ai ainsi à ma disposition déjà une abondante correspondance de type administratif avec divers interlocuteurs (mairie, conseil général, drac) qui couvre un large spectre de discours, de motifs, dont une véritable lettre d’injure en bonne et due forme qui est franchement admirable. Elle me servira, je pense. Cette simple pièce probablement si je la déclinais pourrait m’occuper pour les dix ou quinze ans à venir. Mais cela ne m’intéresse pas.

Oui ce qui est passionnant dans ton travail c’est cette permanente relecture, bien sûr, du jeu des valeurs qu’il met en scène. Peux-tu nous préciser exactement où tu en es avec les concepteurs et commissaires de cette résidence printanière ?
En soi ils sont très mécontents encore qu’ils ont été sympas, ils m’ont quand même rémunéré, refusant néanmoins, j’avais essayé de jouer de leur inattention de me faire rembourser des billets de train. Dans le fond m’ayant invité c’était aussi pour que je leur pose des tas de problèmes de ce type lesquels j’en conviens n’ont d’ailleurs rien de très originaux mais participent d’un paysage drôlement esthétique à la fois. J’espère surtout que nous allons bientôt recourir au tribunaux, en plus pour moi cela serait vraiment une première, j’ai travaillé en milieu entrepreneurial lorsque j’avais été licencié, hospitalier lorsque je me suis fait opérer de l’appendicite, mais cette fois-ci je suis réellement très impressionné. Mon travail passe à la dimension supérieure, il me semble.
D’autant qu’au lieu d’être attaqué comme on aurait pu l’imaginer, tu passes à l’offensive, parce que bien sûr tu n’es nullement dans ton bon droit.
Heureusement, oui j’ai horreur des artistes qui en effet usent des structures administrativo-étatiques pour jouer les martyrs, je ne citerai personne, c’est trop facile. Je leur ai extorqué déjà pas mal d’argent, enfin c’est relatif comparé d’une part aux commandes publiques et de l’autre à d’autres détournements dans des secteurs eux réellement plus économiques, mais néanmoins je leur réclame des dommages et intérêts surtout moraux pour en effet avoir été convié et sélectionné dans le cadre de cette résidence, sans oublier le préjudice que cela signifie pour tous les autres excellents artistes qui eux n’ont été choisis. Ce n’était certes pas à eux de se plaindre, cela aurait été inélégant de leur part et c’est cohérent surtout avec la logique sacrificielle de mon propre travail bien sûr, laquelle remonte là aussi à la nuit des temps. Une fois de plus je me dévoue. Avec cet excellent avocat dont je dispose, lequel j’espère a parfaitement compris de son côté que je ne pourrai jamais payer ses honoraires, je cherche en effet à traîner cette institution et quelques autres dans la boue pour avoir osé me désigner ; je trouve notamment inqualifiable qu’on puisse en effet estimer d’une manière ou d’une autre, positivement ou non, d’ailleurs mon propre travail artistique. Emettre le moindre jugement de valeur à son sujet me paraît absolument obscène et non advenu, c’est cet affront que je souhaiterais surtout voir laver.

Alors franchement cette résidence, comment était-ce ?
En pratique cela a été idyllique, j’ai pu régler quelques dettes, acheter du matériel dont j’envisage de ne rien faire, partir en vacances mais ailleurs, entamer un régime en me nourrissant de manière beaucoup plus saine pendant quelques mois ; par contre j’ai connu une très importante augmentation régulière de mes factures de téléphone en raison des innombrables heures passées à atermoyer puis ensuite nous disputer, nous réconcilier, convenir de nouveau, essayer, tenter, me laisser convaincre à moitié, mentir, ajouter un détail de réel qui emporte l’adhésion, etc ... en surajouter. Si tu veux, je peux te les montrer, elles sont très impressionnantes en effet, à tel point d’ailleurs il va s’en dire que je n’ai pas les moyens de les régler.
(Léger mouvement de recul de la part de l’interviewer)

La solution alors ?
C’est d’enclencher forcément une autre résidence quelque part, je suis toujours partant, afin de pouvoir continuer ce travail, qu’il se déploie. Tout le monde sait, que lorsqu’on est parvenu à en décrocher une, il est nettement plus facile d’en obtenir une suivante, même si celle-ci n‘était pas hyper-classante mais quand même. On ne prête que modérément attention à tout le reste : exposition, catalogue, retombée-presse

Alors, je crois savoir, bonne chance pour la Villa Kujoyama ?
Comment fais-tu, mais tu lis dans mes pensées, il est vrai aussi que je travaille exclusivement sur les lieux communs d’un certain petit milieu, c’est assez peu original et donc terriblement attendu, c’est pour cela qu’entre nous mon travail est si populaire, je crois.
Mais si tu veux, moi aussi, maintenant, je peux m’en prendre à toi. ¤