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Cahier de Rhode Island
Gabriel GUDDING
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Rédigé au fil de ses trajets routiers vers sa femme et sa fille (Clio), entre Normal, Illinois et Providence dans le Rhode Island (1100 miles soit 1800 km de distance), Rhode Island Notebook a été publié en novembre 2007 par Dalkey Archive Press. Ce deuxième livre de Gabriel Gudding, un journal de poésie, dépasse allègrement les 400 pages. La couverture précise : "écrit entièrement sur la route" (sept. 2002 - déc. 2004). Mais c'est surtout, comme le dit l'auteur, "une histoire parallèle du personnel (séparation d'un père et de sa fille) et du national (montée du chauvinisme aux Etats-Unis et invasion de l'Irak), un exorcisme, un cadeau pour sa fille quand elle sera beaucoup plus grande (elle a cinq ans en 2002), un texte post-nature writing, une méditation sisyphéenne sur les incertitudes américaines, l'agitation collective des USA, la laideur et le vide de son paysage routier, un poème long, une chronique des affects, une tentative de méditation dans l'esprit du sociologue C. Wright Mills, qui suggérait de voir les connexions entre soucis personnels et problèmes publics." >>>
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Prologue
Et qu'est-ce, amis, qu'on appelle une route? Mes amis s'il est une île, qui a tout d'une rivière, qui ressemble à un muret, est utilisée aux fins de mouvoir lestement les biens et les corps, est un couloir où s'alignent les noms, une trouée dans les campagnes, un tube au coeur des canalisations, un sentier pour les graines, un périple des êtres, est une rivière composée d'îles, un lieu d'attractions et de répulsions, un lieu conçu pour les rejoindre, une aire de permutation comparable au cadran d'un immense abaque. Ceci, mes amis, est ce qu'on appelle une route.
Et qu'est-ce, chers amis, qu'une voiture? S'il est, amis, un corpuscule de métal, une petite chambre dans laquelle on ne peut pas marcher, un genre de chambre pérégrine, un corpuscule métallique arrimé à des roues, doté d'un intérieur équipé d'instruments utiles à l'effet d'en gérer le déplacement, voué à la traction des corps d'un endroit à un autre sans plus qu'un effort minimal ne soit exigé de la musculature des-dits, étant établi conséquemment une petite chambre sur roues métallisant le corps humain, étant donné un petit bâtiment mobile, un abri de jardin portable, convoyant des chevelures, des enfants, de
la petite monnaie, >>>
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la petite monnaie, des boissons et des carburants dans l'air et à la surface de collines et par dessus d'anciennes et insipides et étincelantes rivières. Ceci, mes amis, est ce qu'on appelle une voiture.
Et, mes amis, qu'est-ce que nous appelons une fille? S'il est, mes amis, une petite fille, impressionnable, rare, complexe, requérant de l'amour, désirant la sécurité, la chaleur, la tendresse, prodigatrice de tendresse, qui a du courage, qui observe les orages avec émerveillement et avec effroi, qui adore les grands arbres, a vu ses parents s'affronter, a un ours en peluche, ne sort jamais sans son ours en peluche, traîne un ours polaire en peluche blanc avec elle tout le long de son enfance, qui a cinq ans, qui a six ans, qui a neuf ans, qui se construit des campements dans les salles à manger, ou à l'arrière de voitures immenses, qui est comme une ablution de joie et dont la vie, malgré tous les efforts de ses parents, est pourtant cernée par les méfaits de la mort, qui a dix ans, qui a toujours des petits chagrins, dont les petites mains grandissent loin de vous, dont les grands yeux s'agrandissent loin de vous, dont la façon particulière qu'elle a de parler se dissipe au loin. Ceci, mes amis, est ce que nous appelons une fille. |
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Et qu'est-ce, en ce qui nous concerne, qu'on appelle une relation à distance? Si nous considérons deux amis, ou deux personnes, n'importe lesquelles, séparées volontairement par une certaine distance, dont la chronologie relationnelle se caractérise par de l'incompréhension, des disputes récurrentes et de la douleur réciproque, de telle façon, que les facteurs cumulés de leurs différences, d'âge, de culture, de tempérament, et les scénarios qu'on leur a inculqué (desquels ils pourront sembler prisonniers) les ont forcé à disposer entre eux une distance, de disons onze cent miles, et qui, en dépit des compatibilités, et, du fait des incompatibilités, se découvrent immensément frustrés, et pourtant veulent essayer encore. Ceci, mes amis, est ce que nous appelons une relation à distance.
Et qu'est-ce, en dernier lieu, qu'on appelle un cahier? Si nous considérons, mes amis, une route dans le vide, une mer cousue par le dos, posée sur des tables, des genoux, ou sur le siège passager d'une voiture, utilisée aux fins de pallier à une avalanche de disparitions, de consigner de façon désordonnée les détails les plus triviaux, les conditions de circulation, l'enregistrement desdites conditions en route et des agrégats de pensée survenant au moment où l'on conduit dans une condition certaine, à l'invitation de l'émotion et de la radio,
la notation des >>>
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la notation des signes, la mise à plat de notes abrégées ou accessoires, dans la grammaire des allers-et-retours, le voyage d'une période à l'autre, la traversée d'ouest en ouest, une expédition entre les deux, un départ dans le temps qu'il fait, que ce soit entre l'Illinois et le Rhode Island, ou bien entre Normal et Providence, ou entre n'importe quels autres lieux normaux ou providentiels, dans le but avoué d'essayer d'être heureux, ou de préserver sa relation amoureuse, avec une partenaire qui a pris ses distances, ou de voir sa petite fille, dans l'intervalle d'une rupture avec sa partenaire, ou de la voir, au beau milieu d'un divorce, ou de la voir, dans la vivacité de sa jeunesse après un divorce, ou de s'y rendre pour participer, ne serait-ce que brièvement, à la vie d'une fillette un peu plus morose et un peu moins radieuse, une petite fille, qui a du courage, qui relève le menton, qui est gentille, qui ne recherche que le bonheur, à proximité de laquelle on ne parvient pas à trouver un poste, pour y enregistrer tout ce temps d'aliénation, y tenir la chronique de toute la souffrance émotionnelle, ravivée à la moindre occasion par tout autre exemple de distance non-naturelle, loin d'une petite fille, qu'on voudrait pouvoir aimer, de toute sa volonté à vouloir la comprendre, de telle façon, dans une compilation de gribouillages, une accumulation de |
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moments de lucidité, qu'un usage puisse être trouvé, à la récollection des moments douloureux, qu'ils n'en deviennent pas ainsi pure misère, et au refus, de se laisser porter par la douleur, ou à la récollection, et par là, enjoindre, les vivants, en conscience, à la joie, à se souvenir de cette façon, pour leur fille, quand elle sera grande, ou pour eux-mêmes, ou pour n'importe qui d'autre, qui pourrait trouver, dans ce refuge pour orphelins, l'humilité sans fin que nous trouvons dans notre affliction à l'endroit des maisons perdues. Ceci, mes amis, est ce qu'on appelle un cahier. ¤
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