Fut un temps où les jeunes hommes, arrivés à la vingtaine, devaient faire leurs trois jours, en vue de leur imminent service militaire.
J'avais alors dû suivre une batterie d'examens médicaux puis déjeuner en compagnie d'autres jeunes hommes de ma génération (dont l'un était centralien, l'autre sourd et quasiment analphabète, un autre encore futur commercial visiblement sans trop grande ambition – et si je ne me reconnaissais dans aucun d'eux, c'était que, sans doute, j'étais, moi aussi, un type). L'après-midi, autre batterie, cette fois, de tests : il était question maintenant, sur un ordinateur, de compléter un QCM – l'enchaînement chronométré des questions-réponses devait distinguer à lui seul les aptes des inaptes à nouveau, rebattre les cartes comme le matin il en avait déjà médicalement été question. A l'issue du test, j'eus l'honneur d'être reçu individuellement (nous avions tous je crois cet honneur) et de m'entendre proposer une carrière dans l'armée en tant qu'artilleur. J'avais, par mes réactions au QCM, fait état d'une compétence que j'ignorais jusqu'alors, compétence que je qualifierais aujourd'hui de périphérique : la compétence de rectifier (le tir), d'accommoder (comme dans les yeux peu myopes le cristallin accommode la mise au point et corrige à la base le défaut de réfraction). Cette compétence m'ouvrait aux carrières de la retouche, aux merveilles des technologies de l'ajustement – aux vertiges du tir au mortier !
J'ai fini par faire objection à la carrière militaire. Mais au moment de parler d'art correctif, l'expérience trois-jours-artilleur revient, et cette compétence de la correction, dont l'inverse en tous points semble constituer l'art des myopes. La perversion de la correction consiste à ne pas rectifier le tir en cours de route, mais bien plutôt à accomoder au préalable, choisir délibérément tel ou tel biais initial et le suivre dans toutes ses conséquences : en bref, aller au bout d'une ou plusieurs myopies constitutives – pré-réglages de focale à une distance négligée jusque-là, tentations du flou intégral, angle de vue dont la précision formelle négligera l'intérêt scientifique, insistera sur les contours sans savoir rien dire des textures, rien affirmer des figures et animalités de la relation quand une autre myopie bien sûr, voisine, prendra cette périphérie pour centre.
« La myopie fait partie, comme l'hypermétropie et l'astigmatisme, des troubles de la réfraction de l'œil, ou amétropies. Elle est due au fait que l'œil est trop long par rapport au pouvoir de réfraction de l'ensemble cornée-cristallin. Pour un objet situé au loin, les rayons lumineux sont trop réfractés, ils convergent trop et se rejoignent en avant de la rétine : l'image est floue. Quand l'objet se rapproche, son image recule vers la rétine : l'acuité visuelle est normale de près. » (Encyclopédie Encarta)
De près, tout va bien, mais à distance, c'est un peu comme si l'oeil, suréquipé à la base, ne savait pas ni se taire ni laisser la place à une saine objectivité réaliste. Vu que le miroir sera apparu pendant longtemps comme l'opposé constitutif du littéraire, on se dira que les myopies peuvent bien être considérées (au moins pour le compte de cet édito) comme une sorte de plus petit dénominateur commun d'écritures investigatrices. Et en fin de compte, l'analogie pourra s'avérer fertile descriptivement, même si elle nécessitera pour plus d'efficacité de récupérer des bouts de signifiants dans ses environs plus ou moins connexes : on parlera alors de vision périphérique ou scotopique, de persistance rétinienne, de biréfringence (double réfraction), de train d'informations visuelles, de stéréoscopie, etc. Nous avons le temps d'y revenir.
Il semblera, de là, évident qu'une certaine forme d'entêtement périphérique (scotopique donc) puisse conduire tel artiste à persister dans un professionnalisme à tout crin, même anti-productif (Jérôme Mauche) ; amène à considérer le problème Rickenbacker sous l'angle plutôt retors de la métalepse (Samuel Rochery) ; fasse douter, structurellement, de la segmentabilité de toutes choses et lui préférer l'infini continué de la liste (Henri Lefebvre) ; ou soudain, à force de regarder de trop près trop longtemps des phrases et de les disjoncter ensemble, nous offre un texte autobiographique (!) de Pierre Ménard, dont la prosodie est étrangement (et fort logiquement) semblable à celle de ses textes recomposés.
L'entêtement périphérique servira parallèlement l'art correctif avec profit, surtout lorsqu'il s'agira de rechercher activement le temps présent, et d'opérer une bascule généralisée de l'un vers l'autre, ce qui occupera vraisemblablement plusieurs numéros – Arno calleja ¤ Marcel Proust.
Comment s'assurer qu'un fait n'est ni tronqué, ni falsifié, ni déjà toujours trop ambigu pour satisfaire à une seule interprétation? Un faisceau d'indices, même flous, vaudra mieux qu'un seul point de vue aussi exact soit-il sur la question – d'où des pratiques de diffractions (Dorothée Volut, David Christoffel), de faux-semblants à la contiguïté des axes fluides (Amy Stein), de subjectivation des espaces publics (Gabriel Gudding), de bains de matière par déduction auditive (Esther Salmona), ou d'indexations de la relation anamorphosées (David Christoffel, Anne Kawala).
Restent l'intensification de l'adresse par Robert Creeley (traduit par Martin Richet), l'apesanteur (Marie-Céline Siffert) ou l'ergonomie en mode sans échec (Hugo Pernet), et enfin la ligne coudée comme droiture disjonctive (Oxbow-p.) – pour insister de biais sur les intérêts d'un premier numéro.
Myopies la revue (trois numéros par an) a pour extension un blog ou critiques et autres notes accompagneront la parution à intervalles de la traduction par Arno Calleja de la Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust au présent de l'indicatif. ¤