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c o u v e r t u r e

Amy Stein : en images entre
par Pierre Ménard


© Amy Stein, In between, 2007



« Les animaux sont les plus anciens compagnons de nos songes »
Gaston Bachelard

 

Arrêt sur image

 

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Dans un village de province qu’on ne connaît pas, qu’on traverse pour la première fois, en terre inconnue, une tête apparaît fugitive, derrière les vitres embuées d’une fenêtre. On soulève d’un geste impatient un coin du rideau, du bout des doigts. Une silhouette disparaît aussi vite qu’elle est apparue, fantomatique. Une porte entrouverte. Dans la pénombre de l’embrasure, un œil vif qui nous dévisage. Traverser un tel village semble parfois étrange. On s’y sent étranger, épié en secret. Mais un objet troublant attire l’attention. Grosse boule de poils marron. La cour est déserte, le village aussi. C’est une tête d’animal dont l’origine reste un temps mystérieuse. Taureau? Vache? Bison?

Un homme sort de la bâtisse et nous accoste. Il s’agit bien d’un bison. Il est taxidermiste. Il nous décrit son métier en nous faisant pénétrer dans sa maison, le rez-de-chaussée entièrement dédié à son embarrassante activité. Posés à même le sol carrelé, ou disposés en vrac sur les meubles de la pièce qui fut naguère un salon, sur le canapé, le fauteuil, les chaises, l’armoire, la table, et même accrochés aux murs, foison d’animaux empaillés : renards, sangliers, faons, belettes, fouines, martres, buses et cerfs.

Le taxidermiste prend les mesures de l’animal qu’on lui apporte sitôt tué (l’œuvre du chasseur prend forme de trophée). Il fabrique un mannequin avec armature métallique remplaçant le squelette, la musculation et les volumes reconstitués en fibre de bois, chaque volume façonné individuellement. Il utilise du fil de fer galvanisé ou de la tige filetée pour l’armature, et de la fibre de peuplier traitée ficelée avec du fil de lin pour les volumes, en cherchant à reproduire, avec le plus de précision, les muscles saillants de l’animal, pour lui redonner vie.

Une taxidermie est réussie quand l'animal vous donne l'impression d'être vivant au premier regard, comme s'il était en arrêt et qu'il allait bouger. Pour cela l'anatomie doit être exacte et l'attitude paraître la plus naturelle.

Sur les routes de campagne, quand on roule de nuit, plus rarement le jour, l’animal qu’on y croise se trouve littéralement pris dans les feux de nos phares, pris au piège de ce filet lumineux. Cette image de la peur - arrêt sur image - est proprement photographique.


Domestiqués

Amy Stein est photographe. Elle vit et enseigne la photographie à l'école de design et d’arts visuels Parsons de New York. Elle a fait l'objet d’expositions au niveau national et international et son travail est présenté dans de nombreuses collections privées et publiques. En 2006, Amy Stein a été lauréate de la Saatchi Gallery / Guardian pour sa série Domestiqués. Une monographie de cette série a été publiée en 2008 et a remporté le prix du meilleur livre de photographies au New York Festival.

Cette série explore l'évolution de notre isolement au sein de la communauté, le rapport affectif et destructeur de l’homme avec la nature sauvage. La photographe y recrée des situations de rencontre entre l’homme et l’animal empaillé.

La rencontre inattendue entre une petite fille sur le plongeoir de sa piscine et un ours brun.

La fillette sort de sa maison pour se baigner dans la piscine. Elle monte sur le plongeoir. Elle va sauter lorsqu’elle entend un bruit juste derrière elle. Elle se retourne lentement. Derrière le grillage du jardin, à quelques mètres, un ours se tient debout, devant elle.

« Mes photographies sont les dioramas [1] modernes de notre nouvelle histoire naturelle, précise Amy Stein sur son site internet.[2] Dans ces scènes, j’explore notre relation paradoxale avec le sauvage et comment nos pulsions conflictuelles continuent d'évoluer et de modifier le comportement des humains et des animaux. Nous avons à la fois recherché le mystère et la liberté du monde naturel, mais nous nous efforçons continuellement d'apprivoiser la nature qui nous entoure et de la contrôler compulsivement au sein de notre propre nature. »

A la nuit tombante, deux renards se sont approchés d’une maison aux fenêtres allumées et mangent le contenu d’une poubelle renversée.


Chasse photographique

La pratique de la chasse a engendré, pour certains amateurs de photographie, la création d'une discipline propre : la chasse photographique dans laquelle un photographe, dans l'intention de ramener des images d'animaux, utilise les moyens et les techniques empruntés aux chasseurs traditionnels pour approcher des animaux. Là où l'objectif premier du chasseur est de tuer un animal, celui qui pratique la chasse photographique ne rapportera que des images comme trophée.

Joseph Nicéphore Niepce invente la photographie en 1812, procédé amélioré par Daguerre en 1829. Vers 1850, Louis Rousseau, aide-naturaliste au Muséum d’Histoire naturelle, publie les premières photographies d’animaux inertes. Celles d’animaux vivants sont réalisées vers 1870 dans un parc zoologique mais il faut les immobiliser avec un coup de sifflet lorsqu’ils passent devant l’objectif de l’énorme chambre photographique tant la sensibilité des plaques est faible.

Jules Marey, physiologiste français, invente en 1882, le fusil photographique, considéré comme l’ancêtre de la caméra. Cet appareil très perfectionné peut prendre, en douze images à la seconde, le galop d’un cheval ou le vol d’un oiseau, avec une vitesse d’obturation de 1/700ème de seconde. Ces images sont d’une grande valeur scientifique et on réalise ensuite des maquettes en cire qui reproduisent le mouvement de l’animal une fois placées sur un manège.

L’activité du photographe s’apparente souvent à celle du chasseur. Prendre sur le vif. Capter l’instant, le chasser, à l’affût. Henri Cartier-Bresson décrit cela très bien : « L’appareil photographique est pour moi un carnet de croquis, l’instrument de l’intuition et de la spontanéité, le maître de l’instant qui, en termes visuels, questionne et décide à la fois. Pour « signifier » le monde, il faut se sentir impliqué dans ce que l’on découpe à travers le viseur. Cette attitude exige de la concentration, de la sensibilité, un sens de la géométrie. C’est par une économie de moyens et surtout un oubli de soi-même que l’on arrive à la simplicité d’expression. Photographier : c’est retenir son souffle quand toutes nos facultés convergent pour capter la réalité fuyante ; c’est alors que la saisie d’une image est une grande joie physique et intellectuelle. Photographier : c’est dans un même instant et en une fraction de seconde reconnaître un fait et l’organisation rigoureuse de formes perçues visuellement qui expriment et signifient ce fait. C’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur. C’est une façon de vivre. »

L'œil que pose l'homme sur le monde animal est trop souvent dénaturé, leurs démarches sombrent dans des attitudes, la chair descend dans la viande, la liberté s'effondre en postures.


Toute photographie est théâtre

La première fois que j'ai vu les photographies de la série d'Amy Stein, je me suis souvenu du travail de la photographe américaine Sandy Skoglund, dont j'ai découvert les œuvres dans les années 80, avec ses célèbres « Radioactive cats », vision apocalyptique figurée par une foule de chats verts rôdant dans une pièce uniformément grise habitée par deux personnages immobiles. Il émanait de cette image un sentiment d’horreur et de menace imprécise, mais aussi une fantaisie acide et un climat loufoque.

L’univers étrange et fascinant de Sandy Skoglund se situe à la frontière ténue qui sépare le rationnel et l’irrationnel. Autant qu’une interrogation esthétique sur la perception, ces fictions tragiques ou parodiques du monde réel dénoncent, avec une précision étonnante, l’imposture de la réalité et exorcisent par la célébration du faux-semblant les fantasmes refoulés d’une société qui n’existe plus que par l’image de sa représentation.

[haut de page]

 

"La photographie, écrit Bernard Lamarche-Vadel [3], assume le rôle complexe, difficile, ingrat de nous situer sur la lisière indécise du regard qui naît en nous sur l'état du monde ; arrêtée, la vie y palpite encore, pourvu que, face à l'image, nous prenions les moyens d'en faire de l'art, à savoir la prolonger dans l'espace invisible de notre respect pour ce qu'elle indique en se gardant bien de le montrer."

Les photographies de cette série d'Amy Stein sont construites à partir de véritables anecdotes sur les rapports qu’entretienent l’homme et l’animal, elles sont issues de journaux locaux ou d'histoires qu'on lui a raconté dans les environs de Matamoras, une petite ville du Nord-Est de la Pennsylvanie qui borde une importante zone forestière. Elle rencontre les gens du coin, cherche des animaux empaillés, après avoir étudié leurs comportements, pour recréer l'événement de départ. Il est presque impossible de dire que les animaux dans ses images sont morts. Le mélange de réel et de faux crée un effet qui est merveilleusement effrayant. Une oeuvre sur l’intentionnel et l’aléatoire des interactions entre humains et animaux.

C’est au cours de son travail sur la série Domestiqués, pour lequel elle a effectué de nombreux déplacements automobiles en Pennsylvanie, qu’elle a eu l’idée de son projet sur les accidentés de la route (Stranded). Dans une interview parue sur le site de photographie Making Room [4], Amy Stein évoque l’isolement au sein de notre société : « Je crois que l'isolement est devenu une sorte de mécanisme de survie pour de nombreux américains. Notre attention est un champ de bataille de la concurrence des intérêts commerciaux. Nous sommes constamment assiégés par des messages et des images. Je crois que nous cherchons à garder un semblant de nous-même et l'effet de ce recul est le signe d’un déclin général de notre capital social. À bien des égards, je pense que notre décision de désengagement est causée par la fausseté du rêve américain. Nous travaillons d'arrache-pied avec la promesse de récompenses personnelles et financières. Lorsque ces avantages ne viennent pas, je pense que nous sommes moins enclins à nous engager dans les systèmes politiques et sociaux que promulgue le rêve. »

On comprend mieux désormais ce qui rapproche les photographies de cette série à l’univers étrange et fascinant des premières photographies de Sandy Skoglund. Toute photographie est théâtre, mise en place d'un dispositif scénique, qu'il soit destiné à capter le réel, ou à figurer la mémoire imaginaire ou les fantasmes d'un sujet.

Au milieu d’un lac peu profond, un petit garçon observe de très près des poisons rouges qui nagent dans un sac en plastique transparent rempli d’eau.

Une vieille dame tient dans ses mains une cage accrochée dans un arbre, contenant trois perruches.

Un ours brun grimpe dans la montagne surplombant la ville et passe sous des poteaux électriques.

Un enfant noir, assis seul dans la forêt, près d’une cabane, menace d’un frêle bâton de bois un cerf qui s’est approché de lui doucement.

Une biche, derrière une barrière de sécurité métallique, s’approche d’une voie rapide et observe, surprise, l’incessant balai des phares colorés des voitures à l'aube.

Une jeune fille observe, depuis le portail en bois du jardin de sa maison, située au pied d’une montagne boisée, un coyote qui la regarde en retour, immobile.


Sur la lisière indécise du regard

« Dans mon travail, j’examine les questions de confort et de peur, de dépendance et de détermination, de soumission et de domination, qui jouent dans la réadaptation physique et psychologique de l'homme avec le monde naturel. De plus en plus, ces rencontres prennent place au sein de l'artificiel écotone [5] que nous avons construit comme cet acte à la fois d'adoption et la barrière entre espace domestique et espace sauvage. »

Dans une brouette rouge emplie d’herbes et de fleurs, un lapin blanc est allongée, mort.

Derrière la barrière de son jardin, un homme vise avec son fusil un dindon sur un sol enneigé.

« Domestiqués est une série qui est apparue quand je me suis intéressée à la culture de la chasse, tout en travaillant sur ma série Femmes et armes à feu. J'ai rencontré un certain nombre de taxidermistes et me suis intéressée à ce qui se cachait psychologiquement derrière l’envie de s'aventurer dans la nature pour tuer un animal et ensuite payer une somme d'argent considérable en vue de le réanimer et d'en faire un élément permanent de son salon. Pour moi, cette pratique symbolise parfaitement notre relation schizophrène avec le monde naturel. Nous nous isolons consciemment de la nature qui nous entoure et de la nature qui est en nous, tout en tentant de renouer inconsciemment avec le monde naturel. Tous les travaux de la série tentent de capturer un moment où nous sommes tirés hors de notre zone de confort et forcés de faire face aux sauvages. »

Un groupe de mouettes s’abat sur les restes d’un repas de fast-food, hamburger et frites, abandonné sur un parking désert, en hiver.

Un faon est allongé dans une serre au milieu de jeunes plants de fleurs.

« Chaque série engendre une autre série. Parfois, le lien est évident, comme celui qui relie Femmes et armes à feu à Domestiqués, mais d'autres fois la connexion est plus symbolique, comme l'isolement de la société et notre propre isolement. J'essaie toujours de travailler sur plus d'une chose. Je travaille en série, non seulement pour les photos, mais aussi pour les lieux que je visite. J'aime à penser à une série et les travaux sur une série aux couches multiples. La série Échoués est basée sur la vulnérabilité des êtres rencontrés lors d'une panne sur la route, mais prend également la forme d'un commentaire sur la vie en société, l'indifférence des autres, la méfiance entre les peuples. »


Un morceau d’espace

« L'image photographique est avant tout rupture, analyse Arnaud Claass. [6] Son lecteur est en présence d'un morceau d'espace puissant et contradictoire ; une tension due à l'énergie avec laquelle il aspire le regard tout à lui, et en même temps au contrepoids de l'invisible qu'il lui soustrait, et qui fait de toute image un résidu. C'est cette contradiction de l'image comme extraction et comme totalité qui rend son examen si périlleux. »

Un loup hurle à la mort sous un lampadaire, dans un paysage de neige, nocturne et désolé.

Une vieille femme, habillée de couleurs vives, tient un oisillon chétif dans sa main.

Une femme reste interdite après être sortie en chemise de nuit pieds nus pour étendre son linge dans son jardin et être tombée nez à nez avec un chien.

La route s'enfonce sinueuse en forêt, pénombre passagère, la voiture esquisse un virage attendu, et là, léger décrochage, tout à coup devant nos yeux, surgit un renard. Il se tient immobile, nous fixe un instant qui semble durer plus longtemps. Ses iris dilatés, son corps statufié. Un temps suspendu. Son regard nous renvoie le nôtre comme en miroir. Figé dans le glacis de la stupeur. Ébloui de peur. Dans la surprise, le surgissement brutal, voire animal, de l'autre. Cette image de la peur, cet arrêt sur image, ce qu’il y a entre, qui oppose et relie dans un même mouvement, ce qui nous attire et nous fait peur, entre jour et nuit, intérieur, extérieur, entre l’animal et l’homme, entre ville et campagne, cette zone où nous sommes tirés hors de notre zone de confort et forcés de faire face aux sauvages, cet entre-deux est au cœur du travail photographique d'Amy Stein. ¤


Pierre Ménard

Août – Septembre 2008

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[1.] Le diorama, auquel fait référence Amy Stein, est un système de présentation d'un modèle d'exposition (un personnage historique, fictif, un animal disparu ou encore vivant), le faisant apparaître dans son environnement habituel. C'est un mode de reconstitution d'une scène (historique, naturaliste, géologique, voire religieuse) en trois dimensions.

[2.] http://www.amysteinphoto.com/

[3.] Bernard Lamarche-Vadel, Lignes de mire : écrits sur la photographie, Marval, 1995.

[4.] http://www.makingroom.com/

[5.] Un écotone est une zone de transition écologique entre deux écosystèmes. Par exemple, le passage de la savane à la forêt, ou le passage d'une plaine alluviale à une zone non inondable. En écologie du paysage, on dit que la lisière est un écotone

[6.] Arnaud Claass, Cryptogramme, in Cahiers de la photographie n°2, 1981.